J’espérais pouvoir y échapper, ne pas
avoir à intervenir : rien à faire. Mai 1968 me rattrape
toujours, me colle à la peau, sans que je puisse m’en dépêtrer.
Toutes les décennies en « 8 », c’est la même chose.
On y a droit. D’office. C’est devenu inévitable, rituel : on
nous phagocyte les neurones avec ces événements de Mai 68, une des
plus pitoyables périodes de l’histoire très longue de notre pauvre
France. Notez que je ne me plains pas dans mon malheur : j’échappe
à Libération-sic, l’ex-pensum révolutionnaire, devenu, par l’éminente
sollicitude d’un milliardaire du clan Rothschild, le journal bon chic,
bon genre, des bigots attardés de Mai 68 et des bobos friqués ;
j’ai échappé au Monde, la feuille qui, par l’éminente
sollicitude d’un autre milliardaire, Lagardère, croit
toujours qu’être intellectuel c’est être de gauche ; j’ai
aussi échappé au Nouvel-Obs, qui fut jadis le porte-voix
officiel du grand Sartreux et des gourous pensants de l’époque…
Ne croyez rien de ce qu’on vous en dit,
jeune gens ; on vous raconte des calembredaines ; on
essaie de vous faire croire qu’il s’est passé quelque chose d’important
qui a révolutionné la société. Il n’en a rien été. Les
bidonneurs professionnels s’en donnent à cœur joie, mais tout est
faux.
Ce jour-là, un peu avant 6 heures, l’animateur
matinal d’Europe 1, la voix claire et joyeuse, donne la parole
à un auditeur à propos de Mai 68. L’auditeur en question reproche qu’on
n’entende que le nommé Cohn-Bendit, qu’on ne voie que lui à la
télévision, et le traite de « salopard ». Il fait
allusion à l’aveu du célèbre soixante-huitard qui s’était
vanté, naguère, d’avoir eu des relations pédophiles. Tout à coup l’animateur
monte sur ses grands chevaux, puis lance à l’auditeur : « C’est
une insulte, Patrice, je ne peux pas vous laisser dire ça… Je vous
retire la parole, Patrice ». Le frais et dispos réveille-matin,
tout en sourire, montrait son vrai visage, et rappelait ce pourquoi il
était payé… Le gentil gugusse qui met de l’ambiance dès
potron-minet venait de faire place au procureur hargneux, pourfendeur de
la mal-pensance.
Pourtant, dire que M. Cohn-Bendit est un
salopard est à peine une insulte ; c’est au mieux une
reconnaissance explicite de l’individu. Cela fait quarante ans que le
leader charismatique de Mai 68, l’icône de la gauche branchouille,
trimballe sont inutilité sociale, sa vacuité intellectuelle, sa
profonde inanité psychologique, de France en Allemagne, d’Allemagne
en France, la ramenant à tout instant sur tous sujets de société,
comme si les oracles de ce parasite étaient indispensables pour guider
le bon peuple de France. La vraie question serait plutôt :
comment éviter ce furoncle de la société dont on ne sait plus comment
se débarrasser ?…
Incidemment, je note que, dans le même
temps, quantité de gens d’une valeur incontestable et éprouvée, qui
dominent à des hauteurs que Cohn-Bendit et sa clique de Pieds-Nickelés
soixante-huitards n’atteindront jamais, sont réduits au silence,
voire interdits d’expression, parce qu’ils ne sont pas politiquement
corrects. Le comique, lui, à droit à tous les égards : son
indigence mentale ne nuit à personne, surtout pas au système.
Le Patrice en question demandait qu’on
évoque d’autres soixante-huitards que l’inévitable rouquemoute, et
avançait le nom de Geismar. Le problème, c’est qu’il n’y en a
pas un pour relever l’autre ; et si l’on a moins entendu le
nommé Geismar, c’est tout simplement parce que l’ancien gauchiste
de la Gauche Prolétarienne (maoïste), qui passait pour l’un des plus
déterminés à abattre la société française, est un de ceux aussi,
comme tout bon révolutionnaire, qui ont le plus profité du système ;
à l’heure de la retraite, si l’on veut bien réfléchir au niveau
des confortables émoluments que lui octroie l’Administration
française, ce haut fonctionnaire parmi les plus gradés de l’Éducation
nationale, qui est passé par la case prison, doit être aussi de ceux
qui font le plus d’envieux parmi les anciens soixante-huitards.
Quand je dis qu’il n’y en a pas un pour
relever l’autre, je pense évidemment à tous ces gauchistes qui
cultivaient une haine, qu’on à peine à imaginer, contre tout ce qui
était institution, et surtout contre tout ce qui était la France ;
des institutions et une France dont aujourd’hui ils jouissent (sans
entraves !) de tous les bienfaits, jusqu’à l’écœurement…
J’ai beau vouloir ignorer, ne pas
entendre, couper la radio, décidément, je n’arrive pas à passer au
travers… Europe1 nous en met plein les oreilles… Il est
impossible de ne pas savoir que cette station a été la radio de Mai
68. Mais elle n’était pas la seule. La plupart des radios de l’époque
se faisaient une concurrence féroce pour relater les événements ;
au-delà de l’information, cela allait ouvertement jusqu’à la
complaisance politique, voire la complicité : elles servaient de
caisse de résonance en temps réel aux étudiants qui se déplaçaient
le transistor à l’oreille. On sait aujourd’hui que les journalistes
sont à 90 % de gauche ; ils n’ont pas besoin de faire beaucoup
d’efforts pour s’identifier à cette triste mascarade ; ils
doivent se sentir à l’aise pour en évoquer les pieux anniversaires
ainsi que les nostalgies d’antan.
J’ai parlé, pour le peu que j’en ai
entendu, d’un flot d’âneries. La guerre du Vietnam (USA) ou la
guerre d’Algérie n’ont rien à voir avec les événements de Mai 68 ;
pas davantage le processus de décolonisation ou le racisme. De même, l’incontournable,
l’inusable, l’inoxydable soixante-huitard de service, Romain Goupil,
cinéaste de son état, dont je mets au défi quiconque de se remémorer
un titre de ses films, toujours droit dans ses bottes et plus que jamais
figé dans sa pose d’ancien combattant du Quartier Latin (lequel a
connu des « Mai 68 » sous Saint-Louis… déjà !),
quand il nous rappelle que le fascisme était partout : l’Espagne
de Franco, le Portugal de Salazar, les colonels de la Grèce, les
militaires d’Amérique de Sud ; il oublie simplement de nous
dire que plus de la moitié du Globe était sous la botte communiste. De
même l’individu qui se permet de rappeler que, grâce aux accords de
Grenelle, les ouvriers ont eu 35 % d’augmentation, et qu’on devrait
refaire la révolution pour augmenter les salaires ; il oublie,
lui aussi, de préciser que les 35 % ont été aussitôt effacés par l’inflation…
Mai 68, je l’ai vécu de bout en bout.
Jeune technicien dans une entreprise proche de la place Cambronne, il se
trouve que par mon activité professionnelle, je n’ai jamais manqué d’essence ;
le soir venu, après le travail, j’allais sur le théâtre des
opérations, passant parfois devant des files interminables d’automobilistes
attendant, l’air désabusé, de récolter quelques gouttes d’essence.
L’idée qui m’en est restée ? Une ribouldingue de jeunes
nantis bien nourris et mal torchés ; le festival d’une
jeunesse dorée impatiente de vivre les bons côtés de la vie, mais
sans les risques, sans prendre la moindre responsabilité, sans rendre
de comptes ; une jeunesse fondamentalement matérialiste qui
prétendait faire sauter les tabous de la société, abolir les
hiérarchies, remettre en cause l’autorité… et tuer le père, cela
va de soi, mais qui, en réalité, rêvait, sans oser se l’avouer, de
profiter des avantages de cette société qu’elle voulait renverser. J’ai
surtout eu ce sentiment qu’on allait retrouver toute cette jeunesse
dans les allées du pouvoir, trente ans plus tard, à la recherche des
sinécures et des fromages de la République. Les faits ont montré que
la réalité allait bien au-delà de ce que j’imaginais. La
révolution mène à tout, à condition de marcher sur les autres et de
les éjecter pour prendre leur place.
La France a eu à subir, en moins de
cinquante ans, la Libération qui a vu l’infiltration des marxistes et
des communistes à tous les niveaux de l’État, puis Mai 68, puis l’arrivée
des socialo-communistes avec Mitterrand, en 1981. Trois ébranlements
dont elle ne se remettra peut-être jamais. Ces trois phases de notre
histoire, c’est la révolte des médiocres extraits des recoins
obscurs et moisis de la société, leurs lieux de vie ordinaire, pour s’emparer
des leviers de commande de l’État, exactement comme sous la
Révolution française. Il serait trop long de rappeler, ici, tout ce
que notre pays a souffert de l’incompétence et de l’irresponsabilité
morale de ces gens, mais surtout de la haine incroyable qu’ils ont
nourrie contre notre pays, tout en vivant grassement de lui. Quarante
ans plus tard, ils sont toujours présents, plus nuisibles que jamais,
eux-mêmes comme leurs descendants. Mai 68 restera comme une agression
visant à flétrir la civilisation française, comme un rabaissement
intellectuel et moral de notre société, comme une atteinte à l’intelligence
humaine.
*
* *
Je ne pouvais conclure cette réflexion
rapide sans apporter un témoignage personnel. Je pourrais d’ailleurs
les multiplier, ayant, comme précisé plus haut, suivi les
événements, particulièrement les affrontements du Boulevard
Saint-germain, ainsi que les discussions alentours qui se déroulaient
un mouchoir sur le nez et les yeux rougis par les lacrymogènes.
Rassurez-vous, il n’y a aucune chance pour que je rédige les
mémoires d’un témoin ordinaire ; au contraire, plus le temps
passe, plus la commémoration de ce barouf étudiant m’horripile… Je
n’en peux plus de tant de tartuferie condescendante, d’exhibitionnisme
d’histrions !…
Nous sommes donc un jour de Mai 1968. Les
étudiants parisiens sont dans la rue. Je travaille non loin de la place
Cambronne, ai-je dit ; je loge également non loin du siège de l’entreprise,
rue du Laos, à deux pas du Champ de Mars. Ce jour là, Cohn-Bendit, dit
Dany le Rouge, le meneur en chef de la chienlit estudiantine, convoque
dans la soirée les étudiants à un grand rassemblement populaire sur
le Champ de Mars. L’information est aussitôt relayée par les radios,
toutes complices. À l’heure dite, une foule immense envahit la
célèbre esplanade sur laquelle est édifiée la Tour Eiffel. On a
parlé à l’époque de cent mille personnes ; c’est bien
possible : le Champ de Mars est noir de monde. Des jeunes,
beaucoup de jeunes. Venu en voisin, j’arrive tranquillement à pieds.
Il fait bon, l’air est doux. Des couples, éparpillés çà et là, se
vautrent sur les pelouses, roucoulent, se bécotent ; d’autres,
à moto, font rugir les engins ; ils chevauchent les premières
grosses motos japonaises qui vont envahir l’Europe ; en
attendant, sous les applaudissements, ils font ronfler les « cubes »,
jouent de la poignée, prenant un malin plaisir à labourer les
parterres fleuris du jardin. Rien n’y résistera. Il faut le savoir,
piétiner les pelouses publiques ou les massifs de fleurs est une
manifestation tendant à exprimer publiquement sa haine de l’ordre
établi ; plus que jamais, le mot d’ordre est : interdit
d’interdire. Donc, les espaces publics parisiens vont subir en premier
les outrages de cette fureur dévastatrice qui agite la multitude de ces
courageux rebelles malades d’eux-mêmes et de leur milieu social.
Je déambule tranquillement dans l’une
des contre-allées du Champ, croisant des gens au regard parfois
effaré, venus comme moi en spectateurs. Soudain, un gnome sorti de je
ne sais où, mi-rigolo, mi-tragique, me tombe dessus. Petit, boulot, la
cinquantaine marquée, un béret cassé en accent circonflexe sur un
crâne rond, un veston étriqué qui a dû connaître la guerre, une
salopette d’un bleu douteux tombant en pliage accordéon sur des
jambes torses. L’homme, visiblement désemparé, m’interpelle en me
montrant la foule :
— Vous qui êtes jeune, vous pouvez me dire ce qu’ils
veulent tous ces étudiants ? Pourquoi, ils font ça ?
Qu’est-ce qu’ils font là ?… Qu’est-ce qu’ils attendent ?
Qu’est-ce qu’ils veulent ?…
Éberlué, je le regarde coi, et ne trouve qu’à lui
répondre, bêtement :
— Je n’en sais rien… Je suis jeune, mais je n’en
sais pas plus que vous… Je voudrais bien comprendre, moi aussi… Je
suis désolé…
On se regarde fixement tous les deux. Il a
l’air abattu, comme si tout un monde auquel il croyait venait de s’écrouler
autour de lui. Je devine des larmes au coin des yeux. Je suis moi-même
troublé par mon incapacité à comprendre, à le rassurer. Puis,
brusquement, il passe son chemin.
Pendant ce temps, ledit Cohn-Bendit, juché
sur un estrade de fortune au milieu du Champ, s’adresse à la foule.
Croyant faire vibrer la fibre prolétaire des étudiants… qui se
fichent du prolétariat comme de leur première sucette à la menthe —
ils sont surtout venus pour passer du bon temps et flanquer la
pétaudière —, il passe la parole à un jeune ouvrier ; le
jeune ouvrier en question se révèle incapable d’articuler un mot
cohérent et se prend les pieds dans son discours prolétarien. Dans la
foule, c’est la grosse rigolade ; garçons et filles sont
pliés ; les sifflets se font entendre ; les huées et les
lazzis finissent par couvrir la voix de l’orateur improvisé des
classes laborieuses. Pris d’un coup de sang, Cohn-Bendit s’empare du
porte-voix et se met à injurier la foule. Tout ce que j’ai retenu du
discours du génie de la révolution se résume à cette virile sortie :
« Vous n’êtes que des bourgeois de merde ! Si
vous ne voulez pas faire la révolution, si vous êtes venus pour foutre
le bordel, vous n’avez qu’à rentrer chez vous ! ».
Il n’y avait pas, ce jour-là, un jeune censeur d’Europe1 pour
retirer la parole au tribun. Je venais de vivre un des sommets de Mai
68, un grand moment de civilisation qui marquera à jamais la mémoire
de l’humanité.
Quarante ans ont passé. Si je rencontrais
le brave homme ci-dessus, je saurais à peu près quoi lui répondre,
aujourd’hui ; il n’y a pas besoin de se faire des nœuds au
cerveau, ni d’entrer dans des discussions subtiles pour comprendre ce
qui est simple à comprendre.
Ces jeunes gens aspiraient à une société
débarrassée de toutes contraintes morales et sociales, une société
sans tabous, une société où l’on se la coule douce, où l’on vit
bien, où l’on ne prend aucun risque, où l’on n’engage sa
responsabilité que pour les avantages et les bons côtés de la vie.
Hédonisme garanti idéologiquement pur… par l’État nourricier !
Mieux que l’Utopie ! Le mauvais côté de la vie, la mouise, la
galère, le besogne, la basse besogne, c’est pour les autres, pour
ceux qui font bouillir la marmite France ; pour les Français qui
risquent leur salaire quotidiennement, comme toi, brave homme ;
pour ceux qui contribuent, sans aucune certitude du lendemain, à créer
de la valeur ajoutée pour entretenir les feignasses de luxe, les bras
cassés et les flopées d’inutiles sociaux que charrie à pleins
tombereaux notre société moderne.
Cette société, elle existe désormais. C’est
la société socialiste républicaine. Or, le socialisme c’est de
fabriquer des fonctionnaires et des assistés en masse — comprenez :
des électeurs ! (1) ; cela tombe bien, c’est exactement
ce que souhaitaient les jeunes gens de Mai 68 sans oser se l’avouer :
devenir fonctionnaires syndiqués et être entretenus par l’État
providence, l’État vache à lait. C’est la raison pour laquelle la
société française est aujourd’hui, quarante ans après Mai 68, la
société industrialisée la plus fonctionnarisée du monde, derrière
la défunte URSS. En somme, deux siècles plus tard, ils ne rêvaient
que de continuer la Révolution française et de détruire notre
civilisation. C’est en voie d’achèvement. Voilà ce que je vous
aurais répondu, brave homme.
À l’an 2018 pour le cinquantenaire…
peut-être.
Jean-Louis Omer
Mars 2008
__________________
1. Comme toujours, dès que j’aborde la
question, je précise que lorsque je m’en prends, et sans la ménager,
à la fonction publique, je m’en prends au système, non aux personnes
en tant que telles. Il y a tant de fonctionnaires dans mon entourage
amical ou familial, dans mes connaissances (comment faire autrement
quand un actif sur quatre — sur trois ? — est fonctionnaire
ou assimilé ?) que je me sens obligé de rappeler ce qui va sans
dire. Bien entendu, comme à chaque fois, j’invite les fonctionnaires
honnêtes à distinguer l’ivraie du bon grain.
Note complémentaire
Mai 68 est survenu en France, comme
souvent, à l’imitation des États-Unis. Outre-Atlantique, cette « révolution »
est restée un phénomène spécifique des classes moyennes et
supérieures de la société américaine, exprimant un rejet compulsif
de la société de consommation. C’est le temps des grandes
contestations, de la contre-culture, de la libération des mœurs et de
tous les tabous de la société, sous l’influence des gourous
américains de l’époque, Reich, Marcuse et autres ; c’est l’époque
des hippies, de la drogue, du sexe, de la pop music, des mouvements
alternatifs, des peace and love, de la méditation
transcendantale, de Katmandou, du power of flower, de la « pensée »
new âge, des Jésus freaks… Ce qu’on appelle « Mai
68 » est un phénomène purement américain, propre à la
culture anglo-saxonne. En France, ce vent de contestation étudiante
prendra naissance dans les universités (Nanterre) qui sont alors sous
domination marxiste ; il sera récupéré par les mouvements
gauchistes qui pullulent dans les enceintes universitaires. Quarante ans
plus tard, ce sont toujours les mêmes gauchistes, niveaux syndicats ou
autres, qui font la loi dans nos universités d’État — lesquelles n’apparaissent
même plus dans la classification des meilleures universités du monde.
Quant aux Hippies, si la drogue ne leur a pas définitivement
carbonisé la cervelle, ils se reconvertiront Yuppies, puis
vireront Golden Boys, sacrifiant au culte du New York Stock
Exchange, et s’adonnant pieusement à la méditation transcendantale
des versets sataniques de l’indice Dow Jones.